Moi, par moi, ou l'art et la manière de ne pas faire une bio


 

Je suis né. Ouf, ça y est.

Je suis né une belle nuit de septembre soixante quatre. Le ciel était clair, les étoiles étaient blanches. Oui, je sais! Je sais qu''elles ont plus de couleurs quefamille bêtement blanches. Mais à l'époque, je n'avais pas les yeux tout le temps levés au ciel à admirer les astres.

Et, la chose est drôle, n''est-ce pas, je ne me souviens pas avoir remarqué la lune. À mon avis, elle devait se balader. Pour une fois qu''elle ne présidait pas aux naissances, elle a raté celle d''un enfant, et quel enfant ! Moi, Philippe, trois kilos quatre cent pour quarante six centimètres. Mais bon personne n''est parfait, pas même la lune.

Enfin, quand je dis « personne », je m''avance un peu. J''irai jusqu''à dire que je fais un gros mensonge. Car il faut le reconnaître, sans fausse modestie ni flagornerie, je suis parfait.

Et je le fus dès la naissance.

À vous voir lire ces lignes, je sens une once d''incrédulité. Aussi, permettez-moi de vous donner quelques exemples de ma parfaititude.

Je suis un être normal, ni plus parfait – oups, excusez-moi, j''ai parfois des scrupules à renvoyer l''humanité à son imperfection – ni moins parfait – ça, sûrement pas – que quiconque. J''ai, pareillement à vous, des besoins physiologiques tels que manger, boire, respirer et déféquer, pour ne parler que de ceux-là.

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Je suis né, j''ai regardé maman, papa, et le ciel par la fenêtre, puis j''ai dormi. Car si ma naissance fut « une lettre à la poste » pour reprendre l''expression dont ma mère use pour raconter mon arrivée ici bas, elle ne le fut que pour elle. J''ai, moi, éprouvé des difficultés à me frayer un passage vers la lumière dans ce conduit trop étroit qu''aucun vivant n''avait employé de la sorte auparavant.

À mon réveil, je fus durement conduit au rang des humains. J''avais mal au ventre, vous n''avez pas idée! J''avais popo (j''étais bébé, utilisons les mots de bébés). J''étais né à trois heures du matin. Je m''éveillai avant l''aube. Maman dormait. Comprenez-la, la pauvre! Elle était fatiguée. Et si vous ne la comprenez pas, peu importe. Moi, je la comprenais. Pas question de l''éveiller. Les sages-femmes répondaient aux sonnettes, assistaient la mise au jour d''autres bébés. Pas d''aide à espérer de ce côté-là dans l''immédiat.

Je résolus de souffrir en silence et d''attendre mon père. J''avais bien un lange, mais je suis sûr que, comme moi, vous n''appréciez pas beaucoup de macérer dans vos excréments.

J''avais mal au ventre. Se retenir comme cela, durant de longues heures. J''en ai encore froid dans le dos, rien que d''y penser.

Je passais mon temps entre somnolence et éveils douloureux. Quand, enfin, en ouvrant les yeux, je vis la figure bénie de papa, je délivrai mes sphincters et déployai mes cordes vocales.

Il parait que le premier lange change la vie d''un homme. Je le crois. La figure et les doigts en pince de mon père m''en montrèrent tous les signes

Il n''empêche! Quelle libération!

Avouez que je suis un brave garçon, soucieux du sommeil de ses parents! Pas encore convaincu? Soit! Lisez ce qui suit.

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Nous coulions des jours heureux. Rentrés de la maternité, mes parents apprirent, petit à petit, comme le font tous les parents, à vivre à un plus un égale trois. Ce qui n''était pas toujours facile. Je prenais, par exemple, un malin plaisir à donner de la voix quand je les savais occupé à … en train de … occupé, quoi. Vous me suivez? Quand on a rien à faire d''autre que manger et dormir, sans télé ni bouquin, on finit par s''ennuyer, et l''on s''amuse d''un petit rien.

Je devais avoir presque sept mois quand je sentis quelques démangeaisons à la gencive inférieure. Je n''étais pas idiot, et j''écoutais beaucoup les adultes converser entre eux. Oui, converser entre eux, parce qu''avec moi, il ne fallait pas espérer qu''ils me considérassent comme quelqu''un d''intelligent et de sensible. Et quand ils s''adressaient à moi, c''étaient des « areu » et des « gouzigouzi ». Bien que, depuis quelques temps, ils s''employaient à tenter de me faire répéter après eux « papa » ou « maman », suivant celui qui me parlait. Il était évident que si je disais l''un ou l''autre de ces deux mots, je chagrinerais celui qui ne le portait pas. Aussi préférais-je attendre. Attendre que ma première incisive apparaisse. J''ouvris alors la bouche toute grande et dis de ma plus belle voix « dent ».

Ce premier mot prononcé, je fus contraint d''apprendre à mes parents à me parler. Difficile parfois pour eux de ne pas gagatiser. Mais ils y vinrent. Et je pus, alors que mes parents étaient assis devant la télévision, poser une question qui s''imposaient de plus en plus souvent à mon esprit : pourquoi étais-je là, pourquoi étais-je né! Maman resta bouche bée. Papa, après une légère pause, répondit : « parce que ta mère et moi l''avons voulu, parce que nous nous aimons ». Cela ne répondait pas à ma question. Je comprenais qu''ils voulaient un enfant. Mais pourquoi était-ce moi, Philippe, qui était arrivé? Je me levai alors et, marchant de long en large dans le salon, je déployai mes réflexions, mes craintes et mes espérances pour ma vie encore à venir. Pourtant ils n''écoutaient rien. Ils me regardaient, médusés, parce que je marchais. Jamais je n''avais esquissé devant eux la moindre tentative de bipédie. Et voilà que, sans y prendre garde, je me révélais bien plus évolué qu''ils ne le croyaient.

Je me laissai choir sur mon postérieur.

« Mon chéri, mais tu marches ! »

« Oui, parfois! Vous aussi, et on en fait pas un tabac. »

Ce fut ma plus grande erreur. Ma vie durant, je dus être à la hauteur de cette précocité, rassurer mes parents pour qu''à leurs vieux jours, ils puissent se reposer sur moi, être un exemple pour mes puînés.

Parce que, voyez-vous, je suis parfait. Et peu m''importe que vous y croyez ou pas. Je le suis, c''est un fait.

Et mes parents y croient.

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