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Thyl du Carnoy

 

Quand, venant du village de Kain, vous gravissez la pente qui mène au sommet vers Mont-Saint-Aubert, vous ne pouvez pas la manquer. Elle vous apparaît au détour d'un virage, splendide encore malgré les années.

Elle, c'est une ferme, la ferme du Carnoy. Bien sûr, le temps y a marqué son empreinte, mais les murs sont solides, la toiture sèche et les fondations puissamment ancrées.

Cependant, d'évidence, les heures de sa magnificence sont désormais derrière elle. À cette époque, elle dominait la ville de Tournai, qui jetait au ciel les clochers de ses dizaines d'églises, les flèches de sa cathédrale, l'arrogance de son beffroi. La cité était tout entière tournée vers Dieu et défendait ardemment son indépendance politique.

La foi des citadins dissimulait pourtant mal la peur qui leur taraudait le ventre. Quand, par dessus les murailles, ils regardaient le Mont de la Trinité, ils ne pouvaient oublier que, selon la sagesse populaire, des monstres nés des enfers hantaient ses flancs.

 

Mais laissons là les tournaisiens, et revenons à cette belle ferme accrochée à la colline. Elle qui autrefois regardait fièrement ses froments et ses orges danser au gré du vent dans la plaine en contrebas, ses vaches paître seules sans surveillance. Un bien beau domaine, étendu, entretenu.

À la ferme habitaient Jean, Frédégonde, sa tendre mie, Yvain et Lyson, leurs enfants. Y vivait aussi le père Mathieu, le vieux journalier. Cinq personnes, pour une si grande propriété, cela était peu, très peu. Les greniers n'en débordaient pas moins de grains, les cochons étaient gras, le lait coulait d'abondance.

D’étranges rumeurs circulaient à propos de la ferme, motivés tant par la jalousie que par l’incompréhension. D’aucuns y voyaient l’œuvre du diable, tandis que d’autres parlaient d’étrangers oeuvrant nuitamment, d’autres encore racontaient de secrètes connivences.

 

Si de mauvaise aventure les villageois avaient connu la vérité, nul doute qu’ils auraient brûlé la bâtisse et tous ses occupants. Car il y avait non pas cinq mais six habitants.

 

Les caves, qui s’étendaient partout sous la ferme, avaient été bâties en l’endroit le plus ancien au dessus de l’entrée d’une grotte profonde menant loin dans les entrailles de la terre. La grotte, et par extension les caves, étaient le domaine exclusif du vieil homme

Bien qu’il ne fut pas connu autrement, le vieil homme n’était pas un homme. Il était de la race des nains, race ancienne, née à la terre longtemps avant que les ancêtres des hommes foulent les sols d’Afrique.

Le vieil homme, Thyl de son véritable nom, était né deux années avant Christ. En ces temps reculés, sa famille était nombreuse, son clan important dans la nation nain. Chaque colline, chaque bosse du relief cachait en ses flancs la demeure d’une famille de nains. Les hommes vivaient avec eux en parfaite harmonie. Chacun vivait chez soi, et ne fréquentait l’autre qu’en de très rares occasions, telles les solstices d’été et d’hiver. Il arriva même qu’un nain fut admis au sein de la société des hommes et traité comme n’importe quel humain. Puis vinrent les premiers adeptes du Crucifié. Ils évangélisèrent les hommes et diabolisèrent les nains, qui furent pourchassés et exterminés. Beaucoup alors s’enfoncèrent profondément sous terre, loin de la folie humaine. Thyl préféra demeurer près de la surface. Il aimait trop le scintillement des étoiles par une nuit sans lune et le chant des oiseaux saluant le jour levant.

Il circonvint les habitants de la ferme. Il acheta leur silence du fruit de son labeur. Lorsque la nuit venait, il quittait son antre et gagnait champs et prés. Quand il rentrait vers la ferme, juste avant l’aube, il avait travaillé comme quinze hommes et n’avait pourtant œuvré que comme un demi nain. C’est dire si ce travail ne lui coûtait guère.

En contrepartie, en sus du silence, Thyl demandait à recevoir chaque jour un broc de bière et une miche de pain frais. Peu de choses pour le bénéfice qu’en tiraient les humains.

Cet accord perdura longtemps, certainement durant plusieurs générations d’hommes. Jamais les hommes ne dérogèrent à leurs obligations, jamais Thyl ne faillit à la tâche.

 

Or, il advint qu’un jour, Jean et Frédégonde durent partir à Oudenaarde rendre visite à une lointaine cousine proche des portes du paradis. Ils confièrent la maisonnée à Yvain, lui recommandant chaudement de ne point oublier de porter, chaque matin, un broc de bière et une miche de pain frais au vieil homme. Sitôt ses parents disparus, Yvain s’en fut vers Tournai visiter les filles de mauvaises vies dans les estaminets de la ville basse. Sachant qu’il ne reviendrait pas de bonne heure, il chargea le père Mathieu de contenter Thyl et s’en fut festoyer, abandonnant derrière lui Lyson sa sœur et le journalier.

Le vieux Mathieu aimait beaucoup Lyson, un peu comme la fille qu’il n’avait jamais eu. Il prit grand soin de la jeune demoiselle. Tout le jour, il fut soucieux de son bien être, inquiet dès qu’elle disparaissait de sa vue. Quand le soir fut venu, que Mathieu se coucha avec le sourire, heureux de la journée passée auprès de sa petite Lyson.

Sans doute était-il trop fatigué. Au petit matin, il ne s’éveilla pas. Il s’était éteint, paisiblement, dans son sommeil.

Thyl ne trouva ni son broc de bière ni sa miche de pain frais. Il fouilla la ferme à le recherche des occupants, bien décidé à punir leur négligence. Il trouva Lyson encore endormie, mais nul trace d’Yvain, de Jean et de Frédégonde. En fouillant les communs, il découvrit la dépouille du père Mathieu. Il connaissait le vieux journalier, aux côtés duquel il avait parfois travaillé. Il avait pour lui bien plus de considération qu’il n’en avait pour les maîtres de la ferme et lui offrit une respectable sépulture. Il retourna ensuite à la ferme où il prépara dans le chaudron familial une décoction de racines dont les vapeurs jetaient les humains dans un profond sommeil et la déposa dans la chambre de Lyson.

Puis il attendit.

Le retour d’Yvain en premier lieu. Il rentra au soir tombant, l’œil hagard, l’œil ébouriffé.

Sans un mot, Thyl l’attrapa par le col et le traîna jusque dans la cave où il enferma le jeune homme dans un réduit sans fenêtre. Avant de refermer la porte, il déposa dans un coin un pot d’eau saumâtre. C’était, selon Thyl, suffisant patienter jusqu’au retour de Jean.

Puis, à nouveau, il attendit. Plusieurs jours. Thyl n’en fit pas le compte. Que lui importait.

Jean et Frédégonde revinrent, plus riche qu’à leur départ. La cousine avait eu la bonne idée de trépasser alors qu’ils étaient présents à son côté et ne les avaient pas oubliés. Un voyage bien utile.

Ils appelèrent, mais personne ne répondit. La ferme paraissait vide. Ils en étaient à ouvrir leurs mannes lorsque Thyl surgit. L’irruption du vieil homme au milieu de la journée leur parut incongrue, plus que la froide fureur qui se lisait sur son visage. Ils demeurèrent pétrifiés lorsque le nain entama sa ronde infernale. Il tournait autour des humains, frappant à gauche, frappant à droite, détruisant tout sur son passage. Quand enfin il s’arrêta, il ne restait rien qui ne fut brisé.

Alors, il parla : « Vous m’avez manqué. Vous avez confié vos obligations à un inconscient, qui s’est rendu coupable de négligence. Plus grave encore. Vous avez laissé mourir le vieux Mathieu seul. C’en est fini de votre oisiveté. Dorénavant, ce que vous recevrez, vous le gagnerez, âprement. Plus jamais je ne travaillerai pour vous. Et les récoltes de cette année pourriront sur pied. Je ne permettrai à personne de les moissonner. »

Jean et sa femme perdurent beaucoup cette année-là. Plus encore les années suivantes. Jamais ils n’avaient appris à travailler. Leur formation fut longue et difficile. Avec le temps, le cheptel devint maigre, les cultures clairsemées. Certains murs même s’effritèrent.

Plus jamais la ferme ne fut belle et opulente.

Si un jour vous allez à Mont-Saint-Aubert, arrêtez-vous un instant devant la ferme du Carnoy. Appelez Thyl. Peut-être vous répondra-t-il. Et si vous passez avec lui un accord, respectez votre parole, ou il vous en cuira !