Accueil

Le Mont d'or

 

L'histoire se passe en des temps anciens, des temps que l'on dit obscurs, indiquant par là qu'il ne s'y passait pas grand'chose pour cacher en fait que nous n'en connaissons pas grand'chose.
Vers le pas du mont d'or, aux abords d'un bourg que appelait Leuse, vivaient une veuve et ses deux fils. Elle possédait quelques terres en fief qui rapportaient trop peu pour que Jehan et Arnulf, ses garçons, puissent en tirer tous deux leur subsistance. Aussi décida-t-elle d'envoyer le puîné Arnulf au monastère le plus proche afin qu'il y étudie et prononce ses vœux l'heure venue.
La vie monacale était dure au jeune homme. Levé à peine couché, messes et prières solitaires, travail solaire et corvées rythmaient sa vie. Jamais il ne pouvait être oisif. Chaque moment de liberté devait trouver un travail ou une prière pour l'occuper car, disait la sagesse populaire « l'oisiveté est mère de tous les vices ». Et chacun sait que le vice est ennemi du moine vertueux. Or, il advint qu'un jour, il décida qu'il n'en pouvait supporter plus.

Finies les Tour du Mont d'Ormesses, finies les prières, terminés le travail et les corvées. À lui le soleil, le chant du vent dans les feuillage et siestes au milieu de la journée.
Il retourna vers sa maison natale, mais n'osa y entrer. Il erra alors quelques temps, cherchant le courage d'affronter sa mère.
Alors qu'il paraissait au bord d'un ru tout proche, il vit son frère accompagné de deux moines. L'un d'eux était son précepteur principal. Manifestement, il était recherché. Il se cacha à l'abri de la berge. Sans qu'il put dire comment, son pied entra dans un trou, puis le deuxième, et finalement tout son corps. Il chuta, chuta, chuta à n'en plus finir. Et se retrouva assis au milieu d'une salle immense.
Où que porte son regard, il voyait des êtres petits, si petits qu'ils eussent pu tenir dans sa poche. Le premier instants de stupeur dépassé, les petits êtres entourèrent le garçon. S'il l'avait voulu, il n'eut pu fuir. Fuir où ?
Il demeura, à observer.
Outre leur taille réduite et leurs oreilles pointes, les petits êtres avaient figure humaine. Tous portaient chausses, chaussures recourbée aux orteils et bonnet rouge pointu. Ils étaient vêtus aussi d'un justaucorps bruns ou vert pâle suivant le sexe. Ils piaillaient, conversant de leur petite voix aigue, il piaillaient tant et tant que le jeune homme en avait les oreilles meurtries.
Et soudain, le silence s'installa, hors un léger brouhaha provenant du fond de la salle, un brouhaha qui approchait. Il perçut un mouvement dans l'assemblée. Par-dessous un dais à la taille des petits êtres, un petits bonhomme rond et grandement barbu avançait doucement, précautionneusement même, comme s'il marchait sur des œufs. Les petits êtres s'écartaient en manifestant grande déférence.
Le rond bonhomme s'arrêta, regarda Arnulf et lui parla de ce même piaillement entendu peu avant.
Le jeune homme attendit, poliment, la fin de la tirade et parla à son tour.

" Messire, je vous mande le pardon. Je n'entends rien à votre verbiage. "
" Où ai-je la tête ? Tu es humain. Tu ne sais point les langues anciennes.
Je suis Tylwith, roi des lutins de Dendre. Dis-moi, humain, ce que tu fais ici, dis-moi comment tu arrivas en ce lieu ! "
" Je ne puis vous répondre que par la providence. Je tombai je ne sais comment par un trou du sol jusqu'en cette salle. Je vis depuis toujours à une lieue d'ici et je ne connaissais pas votre existence, pas même en légende. "
" Il est vrai que nous oeuvrons grandement pour demeurer cachés. Je ne puis te permettre de regagner la surface. Que vais-je faire de toi ? T'occire ? "
" Pitié, Majesté ! Mandez-moi ce que vous voulez, baillez-moi votre désir, j'exécuterai. "
" Demeure céans ! Je vais tenir conseil. "

Arnulf demeura, à angoisser. Qu'allait-il advenir de lui ? Les lendemains paraissaient bien sombres.
Peu à peu, les petits êtres se dispersèrent. Le roi avait ordonné. Ils étaient indifférents au sort de l'humain.
Tylwith revint, seul et sans dais.

" J'ai décidé. Tu seras à mon service. Mon bouffon. À tout jamais. J'ai parlé. "

Aussitôt, Arnulf rapetissa, jusqu'à atteindre la même taille que le roi.

" Je crois que cela conviendra plus à ton office, ajouta Tylwith. Suis-moi. "

Le jeune homme s'acquitta de sa tâche du mieux qu'il put. À suivre sans relâche le lutin roi, il apprit en quelques semaines les us du petit peuple.
La joie dans chacune de leurs actions, chacune de leurs pensées, dominait en tout le vie des lutins. Et s'ils ne rataient aucune occasion de s'amuser, de festoyer, ils étaient aussi très industrieux, travaillant sans relâche et sans fatigue à parfaire le bonheur de tous.
Arnulf aimait ces petites gens, il aimait vivre avec eux, vivre comme eux. Il se sentait chez lui parmi les petites gens.
Cependant, avec le temps, Arnulf eut la nostalgie des près, des rivières et du soleil. Il eut la nostalgie de ses frères humains et, par-dessus tout, la nostalgie de sa mère et de son frère.

" Oh roi très bon, permettez à votre humble serviteur de rendre visite à sa mère, à son frère, qui vivent à la surface. Permettez qu'il aille, le temps d'une rotation, rendre visite aux siens.
" Aux siens ? Je croyais que nous étions devenus ta famille.
" Certes! Mais ils sont de mon sang. Et à dire vrai, ils manquent à mon cœur.
" Une rotation, dis-tu ! Soit ! Vas ! Sois de retour à l'heure dite !
" Merci, Majesté. Milles mercis.

Les yeux bandés, guidé par un lutin, Arnulf regagna la surface.

" Je t'attendrai ici demain à pareille heure. Pas avant, pas après.

Arnulf vola plus qu'il courut, porté par le désir de revoir sa famille après une année d'absence. Il entra dans la maison natale et trouva sa mère endormie près de l'âtre. Il s'agenouilla à ses pieds et l'éveilla doucement. Elle ouvrit les yeux et sourit. Une larme coula sur sa joue.

" Oh, mon petit, mon tout petit ! Tu es vivant, tu es revenu. Dieu a exaucé mes prières. Ton frère est parti guerroyer et je suis sans nouvelles depuis des semaines. Je ne sais même pas s'il vit encore. "
" Mère, vous m'avez tant manqué. "

Et Arnulf conta sa vie chez les lutins, le roi, les trésors. Le récit dura, jusqu'à la nuit. Le jeune homme contait, contait, contait. Mais sa mère, âgée déjà, sentait la fatigue l'envahir. Ils gagnèrent alors chacun leur couche, heureux de leur retrouvaille. Lorsque Arnulf au matin se leva, la mère préparait déjà le repas du soir.

" Ce soir, nous festoierons pour fêter ton retour. "
" Je ne suis que de passage. Cet après-midi même, je dois retourner auprès du roi Tylwith. C'est à cette seule condition que j'ai pu venir auprès de toi. Je dois respecter la parole donnée. "
" Malheur ! Que vais-je devenir? Que va devenir le domaine ? Nos serfs se rient de moi. Nos terres partent en friche. Ne peux-tu rien ? Toi qui a vu tant de trésors, ne pourrais-tu prendre quelque poudre d'or pour nos caisses ? "
" Oh, mon fils ! Que vais-je devenir ? "

Arnulf s'en retourna le cœur gros. S'il était content d'avoir retrouvé les lutins, il se souciait du sort de sa mère. Le roi Tylwith ne fut pas sans remarquer un changement dans son comportement. Après quelques semaines, voyant que la mélancolie d'Arnulf ne passait pas, il s'enquit auprès du jeune homme de ses sentiments.

" Ma mère est seule et sans soutien. Je n'aurai pas l'âme en paix tant que je la saurai dans la peine. "
" Je partirai bientôt pour le comté de l'Enclume. Durant mon absence, soit sept rotations, tu pourras rejoindre ta maison natale et mettre de l'ordre dans tes affaires. À ton retour, je ne veux plus voir que sourire sur ton visage. "

Arnulf prépara son départ. Il mit en œuvre tout le savoir acquit auprès du petit peuple. Il subsistait cependant un écueil. Les caisses du domaine criaient famine et il ne connaissait aucun moyen d'apaiser leur faim. Il tergiversa longtemps avant de décider de rendre visite aux trésors des lutins. Il y emprunta une pincée d'or. Dès que sa mère aurait redressé ses possessions, il remettrait l'or extrait. Le trésor était si grand, si imposant, que nul ne verrait la disparition de quelques grains de poussière.
Comme lors de sa première sortie, il fut conduit, les yeux bandés, vers la surface.
Il avait marché quelques dizaines de mètres lorsqu'il ressentit l'impression d'être épié, voire suivi. Plus il avançait, plus cette impression devenait certitude, une certitude appuyée par des bruits de courses dans les feuilles mortes, de mouvements furtifs perçus du coin de l'œil. Il accéléra le pas, mais ses poursuivants ne le lâchaient pas. Il se mit à courir. Il se retourna et vit derrière lui une multitude de lutins qui le chassaient. Bientôt, les petits êtres le rattrapèrent et le jetèrent au sol. Et tandis que certains maintenaient Arnulf fermement, les autres le fouillaient. Ils trouvèrent la poussière d'or au fond d'un saquet accroché à sa ceinture. Ils entamèrent alors une ronde, chantant en cœur une comptine.

Menteur, voleur,
Humain trompeur,
S'il vole notre or
Il va dehors
Menteur, voleur,
Humain trompeur,
Son cœur retord
Qui trompe est mort
Menteur, voleur,
Humain trompeur,
S'il nous fait tord
Quitte le Mont-d'or
Menteur, voleur,
Humain trompeur


Les lutins disparurent instantanément. Pas même le temps de dire "pouf".
Arnulf resta longtemps couché dans l'herbe, honteux d'avoir cédé à la facilité, d'avoir écouté les plus viles pensées. Peu à peu, les paroles de la comptine s'insinuèrent en lui. Dès qu'il prit conscience de leur signification, il se précipita vers les berges du ru et l'entrée du royaume lutin. Plus rien. Personne pour l'attendre, plus d'accès aux territoires souterrains. Il s'en retourna vers la maison de sa mère, triste comme la mort.
Quand il eut redressé le domaine, il regagna l'abbaye et, sous le nom de Badilon, devint un moine pieux et travailleur. Il partit vers la congrégation de Vézelay où son zèle, son courage et ses connaissances lui valurent d'être renvoyé vers son monastère d'origine que menaçait la ruine.

Après sa mort, les habitants de ce qui deviendrait Leuse reconnurent Badilon pour leur saint protecteur et gardèrent ses reliques par devers eux. Elles furent volées, retrouvées, volées à nouveau. Sont-ce les lutins qui les dérobèrent ? Peut-être. Il n'est nul plus doué qu'eux pour cacher et dissimuler. Et si vos pas vous mènent vers le Mont-d'or, ne cherchez ni la berge ni le royaume de Tylwith. Beaucoup ont cherché, personne n'a trouvé. Jamais.